Après douze heures de voyage plutôt exténuantes dans le 747 bondé, arrivée à Madras et premiers contacts avec l'Inde: aéroport délabré et deux heures de queue pour les visas plus de deux heures d'attente pour les bagages. Un seul tapis et tout le monde en train de se battre autour pour essayer de repérer son bagage. Lorsqu'une valise bloque, le préposé la remet sur le tapis sans se presser, ou si c'est trop compliqué, la fait tomber sur le côté, donc il faut surveiller le tapis et de temps en temps aller voir si sa valise n'est pas dans le tas! Heureusement je finis pas repérer mon sac, intact. Direction la sortie, où une foule compacte (bien qu'il soit quatre heures du matin) empêche de sortir: famille, taxis plus ou moins officiels, ... Un vent de panique m'envahit. Heureusement je repère un type avec une pancarte sur laquelle est écrit mon nom. Anne-Judith a tenu promesse, thanks God. Je m'écroule dans le taxi, exténué avec une migraine des grands jours. Le temps que le taxi s'extraie du parking à grands coups de klaxon et d'appels de phare dans une cohue indescriptible, j'ai le loisir d'examiner le modèle d'auto en vogue en Inde: une sorte de taxi anglais avec vitres teintées, plafond capitoné et moteur bruyant et vibrant. Nous voilà partis pour trois heures de route direction Pondichery (environ 100 kilomètres). Il fait encore nuit mais il y a pas mal de circulation à Madras, et l'air est saturé de pollution. Une fois sortis de la ville, nous sommes seuls sur la route. J'ai fermé les yeux et commence à dormir à moitié. De temps en temps, lorsque nous traversons des villages, j'entends des hauts-parleurs qui crachent sur un mode aigu quelques incantations en boucle : les temples ne dorment pas longtemps. Avec la vitesse, les sons sont distordus, et la fatigue aidant je me demande si ces sons ne sortent pas de mon esprit dément. En cours de chemin le chauffeur, qui n'a pas dit un mot depuis que nous sommes partis, s'arrête pour prendre un café dans une échope sur le bord de la route. Il part pendant dix minutes. Je suis à côté de la voiture, des dizaines de personnes et d'animaux me regardent. Je me sens un peu vulnérable, et attends nerveusement que le chauffeur revienne. Il me rapporte un café. Un doute m'envahit: puis-je le boire, quel est le risque d'attraper la peste? Je le remercie, et verse discrètement le café dans un tas d'ordure à proximité. Nous reprenons la route. Le trajet n'en finit pas, mais nous arrivons finalement à Pondichery dans la guesthouse où habite Judith. Nous échangeons quelques mots, puis voyant ma mine, elle me laisse aller dormir. Je ne sais pas si j'ai envie de me réveiller... Ou alors, ailleurs!
Pendant les trois jours qui vont suivre, je vais m’immerger doucement dans ce monde, essayant d'en comprendre les règles et de trouver des repères. Je me promène dans la ville, au charme colonial délabré. Partout, une grande densité de personnes, des animaux, des boutiques de rue, des vaches aux cornes peintes, des mendiants aussi. Une grande activité comme une fourmilière, et du bruit, beaucoup de bruit. Ce que j'ai vite compris en Inde, c'est que pour les indiens, le bruit c'est la vie. Alors, ils font de leur mieux pour montrer qu'ils bien vivants. Dans la rue, les voitures et motos klaxonnent sans arrêt. Quant aux bus, ils arrivent dans un village en klaxonnant comme des malades, et il vaut mieux leur laisser la place! Avec cette circulation ultra dense composée de centaines de vélo, de bus, de camions, de chars à bœufs, etc… des accidents sont évités par miracle chaque seconde : heureusement tout le monde va tellement lentement que les collisions sont évitées et on est étonné de voir cette fluidité des véhicules et qui s'entremêlent. Le deuxième jour, nous avons loué un scooter pour aller à la plage à quelques kilomètres, et ça a été assez éprouvant de conduire. Bien sûr, nous avons crevé en route, et avons perdu deux heures pour faire réparer, avec en prime une bonne engueulade avec le loueur au retour. Une fois rentré, je me suis reposé toute la soirée en me jurant de me contenter de louer une bicyclette la prochaine fois !
Le mercredi, je fais mon sac et m'établit dans une guesthouse au bord de la plage, à six kilomètres de Pondichery, pour finir de m'accoutumer en douceur avant de me lancer dans une exploration plus avancée de l'Inde. J'ai une chambre avec moustiquaire, le grand luxe. Je découvre les joies des toilettes à l'indienne, en fait des toilettes à la turque sans chasse d’eau ni papier, celui-ci étant avantageusement remplacé par la main gauche. A quelques kilomètres de la plage se situe la cité d’Auroville fondée en 1968 par le philosophe Sri Aurobindo, son égérie "la Mère" et leurs adeptes. Cette cité devait préfigurer la société du futur, hautement spirituelle, dégagée des contingences matérielles. 30 ans plus tard, Sri Aurobindo et la mère sont morts, et la cité compte 50 communautés aux noms poétiques tels que "Acceptance", "Felicity", etc... chacune dédiée à un projet: agriculture, éducation, santé,... En fait, Auroville n’a de cité que le nom. Il s'agit plutôt de groupes de bâtiments répartis dans un immense domaine, au milieu des villages indiens. La forme théorique vue du ciel est celle d'une constellation dont le centre est le Matrimandir, une sphère de béton dédiée à la méditation. Comme les autres allumés, j’ai fait la queue pendant 2 heures, cheminant pieds nus en silence (« noise gives bad vibes ») dans un superbe parc ombragé, puis j’ai pu pénétrer dans cet œuf blanc au centre duquel un gigantesque cristal retiens l’énergie cosmique. Après avoir gravi des centaines de marches en spirale sur les parois ubtérieures de l’œuf, j’ai pu regarder (oh, juste quelques secondes, un noir nu sous une tunique blanche veillait au grain) d’un balcon la chambre intérieure, d’un blanc immaculé, juste au-dessous du cristal. On se serait cru dans la pyramide de Chéops revue par « 2001 l’odyssée de l’espace ». Pas mal, mais ça ne m’a pas fait plus d’effet que les ondes de mon GSM. En ce qui concerne les résidents d’Auroville, On croise sur les chemins beaucoup de blancs baba cools d’une cinquantaine d’années (grande barbe cheveux longs, vêtements flottants, à 3 sur une mobylette) avec des airs très affairés et un peu allumés, mais pas très liants. Comme dirait le commandant Cousteau, après 3 jours, Auroville n’aura pas livré ses secrets. The show must go on, je pars demain.
Allongé sur mon lit aux draps douteux, moite de sueur et assailli par les moustiques, je regrette d'être venu me perdre dans ce bled pourri, Chidambaram. Après un trajet en bus éplorant, je suis arrivé dans cette ville sainte vers 15 heures. Au niveau des hôtels, la sélection se fait rapidement : il n'y en a que des miteux. Je prends l’hôtel d'état, le moins triste à mon goût. Pour 180Rp (environ 30FF), j'ai une grande chambre avec salle de bains. L'hôtel est dans un état de délabrement avancé. Le lit ne comporte qu'un drap de dessous d'un blanc jauni, avec sur le côté une superbe trace de pas (ils sont montés sur le lit pour quoi faire?). Les fenêtres ne ferment pas, les murs sont délavés et pleins de traces de doigt et de moustiques écrasés. La salle de bains avec pomme de douches à côté des chiottes à l’européenne est d'une saleté crasse. La chasse d'eau ne marche pas donc comble d’absurdité il faut jeter un seau d'eau dans la cuvette après usage. Inutile de dire qu'en arrivant là, bien sûr, grosse déprime. Après une douche, je vais quand même à la découverte du temple, au centre de la ville, dédié à Shiva sous la forme d'un "danseur cosmique" (sic). Le temple et son enceinte, il est vrai, sont très grands et l'atmosphère qui y règne est assez impressionnante. Des prêtres et des fidèles vont dans les sanctuaires. Des brahmanes font leurs ablutions dans le bassin sacré où des aigles viennent attraper des poissons. Je reste quelques instants au milieu de ces gens dont je ne comprends pas la religion, puis j'erre un peu dans les rues, la nuit tombée. Je remarque que cette destination n'attire pas beaucoup de travellers. Je n'ai encore vu aucun blanc. J'erre donc l'âme en peine à la recherche d'un restaurant. Je finis par porter mon choix sur un restaurant végétarien dans lequel je fais un repas correct pour 5FF. Je finis par prendre tout ça à la rigolade et, pour fêter ça, je vais chercher une bière, exorbitante (10FF), au bar de mon hôtel. Demain direction Kumbakonam, à 80 km, où il y a paraît-il de très beaux temples, mais je commence à me méfier. Peu importe, l'essentiel est d'avancer.
Je reviens sur le trajet en bus, qui vaut son pesant de cacahuètes. La gare routière des grandes villes est un bordel innommable. Des bus dans tous les sens, arrêtés, en marche, qui arrivent, qui partent, des gens qui montent, qui descendent, dans la plus totale anarchie (semble-t-il). Il faut demander au moins dix fois pour arriver à repérer son bus, art difficile d'autant plus que les numéros ne sont en général pas affichés et que les destinations sont écrites dans des alphabets bizarres. J'arrive vers 12h30 de mon bungalow sur la plage. Après de multiples péripéties, je finis par repérer le bon bus, qui mettra 10 minutes à sortir de la gare routière (un bus devant a calé et il est en panne de démarreur!). Les bus classiques de voyageurs en Inde sont de vieux modèle déglingués adaptés aux pays chauds: pas de porte, pas de vitres aux fenêtres, chauffeur allumé et pollution maximale dans un bruit assourdissant. Un tel bus qui trace sur une route encombrée me fait tout de suite penser au film "Speed", sauf que là personne ne crie: le bus, bondé, est tout le temps à fond (80 km/h) et klaxonne en quasi-permanence, frôlant les cibles mouvantes se présentant sur son chemin: vélos, camions, autres bus, charettes de foin, vaches sacrées, etc.. Pour faire 80 kilomètres aujourd'hui, j'ai mis 3 heures, et je suis exténué.
Je n'ai pas dormi beaucoup la nuit dernière, me battant avec les moustiques et gêné par les coups de klaxon des bus de la gare routière, trop proche. C'est sans regrets que je reprends la route le lendemain matin. J'ai compris la technique, maintenant: je ne demande plus au guichet quel bus prendre (les informations sont trop contradictoires), je questionne directement les machinistes des bus, reconnaissables à leur carnet à souches. je croise un couple de Belges rencontrés il y a deux jours. Ils sont dans un trip Goa/techno et parlent lentement comme si ils fumaient des joints en permanence (mon expérience après 2 mois me permet de dire que … c’était probablement le cas !!). Le voyage en bus est confortable, à l'avant cette fois-ci. Je suis au premier rang pour l'action, et j'ai quelques bons coups d'adrénaline. De retour en France, je jette ma plate-forme SEGA, ce que j'ai vu ici m’a vacciné. Mais bon, je fais confiance au conducteur, il a du en voir d'autres (not !), et le temple Hindouiste miniature (avec guirlandes électriques !) installé près du pare-brise nous protège (!).Pour nous relaxer, il a mis la musique, une sorte d’ENIGMA à la sauce indienne. Une fois arrivé, question hôtel, c'est pas le top. Je me décide finalement pour une chambre simple (10FF la nuit) dans un hôtel immense et délabré, mais propre. Je suis tout au fond d’un couloir obscur, encombré par des indiens dormant à même le sol. Demain, je me paie un bon hôtel (ça existe?). La ville est un peu plus riche que celle d'hier, et moins dense. Les temples sont moches, aussi je loue un vélo et me balade dans la campagne. Ce qui est bien, c'est qu'il y a toujours un gamin pour faire en bout de chemin avec moi. Les enfants demandent tous des stylos (« Hello, pen ? »). Ce soir, j'ai dîné avec un couple de Français sympas rencontré dans l’après-midi. Demain matin, bus direction Tanjore et son palais. Ce soir pendant que j'écris, j'ai fermé toutes les fenêtres à cause des moustiques, et je suffoque.
Mauvaise nuit. Bruits, chaleur, moustiques. Je prends le bus pour Tanjore avec l'intention d'aller dans un bon hôtel. En fait je vais dans le meilleur hôtel de la ville! Après les hôtel à 60Rp, voici le luxe à 2000Rp. Je pique une tête dans la piscine : délicieux. Sur la route j'ai été étonné par le nombre de mosquées et de femmes voilées. J'étais également surpris hier de la petitesse des rétroviseurs des bus, mais j’ai mieux compris aujourd’hui en les voyant se frôler en se croisant! Le temple de Tanjore est magnifique. Un éléphant est à l'entrée, les fidèles lui donnent 1Rp, et il les bénit en posant sa trompe sur leur tête. À un moment donné, il a pissé et déféqué. Les femmes se sont ruées pour recueillir la merde et piétiner la pisse. Gage de fertilité? Je rencontre trois belges, les français d'hier et tour à tour une française et une hongroise qui voyagent seules. Courageux pour une fille de faire ça. La suite de ce voyage me montrera qu’il y a autant si ce n’est plus de filles qui voyagent seules que de mecs. Le soir on se retrouve à 6 pour manger. Assez sympa. Je frime avec ma chambre et les invite tous à boire une bière au bord de la piscine.
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