Encore mal dormi dans ma superbe chambre à air conditionné. Mal au ventre. Ce n’est en fait (comme je m’en rendrai compte par la suite) que le début d’une longue phase d’incertitudes intestinales comme en rencontre la plupart des voyageurs semble-t-il. Je prends le bus ce matin pour Trichy (en fait le diminutif de Tiruchirapally). En chemin, j'essaie de prendre des photos du chauffeur à son insu. Nous croisons un bus qui a versé dans le fossé; pas de blessés visiblement. Je retombe dans un hôtel pourri pour cette nuit mais hier j’ai récolté quelques bonnes adresses d'hôtel pour la semaine prochaine dans le Kérala. Trichy = + grande ville = + de pollution, + de bruit, + de mendiants, + de puanteur. Tout à l'heure en sortant, j'avais la tête qui tournait, je devais manger quelque chose. Les marchands de rue proposaient des choses attirantes, mais je voulais m'assurer que cela avait bien été frit. Finalement quelques cacahuètes au nougat et aux épices ont fait l'affaire. Le temple était immense, mais cela ne m'a pas plus. Deux choses amusantes cependant. Tout d'abord, les indiens semblent fascinés par les plans. À la gare routière où régnait une confusion totale, je me renseigne sur le bus que je dois prendre Demain. Je sors mon cahier pour noter les horaires, et le type voit le plan que j'ai dessiné de mémoire de mon appartement de la rue de Sévigné. Il est prodigieusement intéressé, me demande si je suis un "civil engineer". Je réponds que je suis architecte. Il me pose des questions sur les différentes pièces, le métrage, etc.. et recopie soigneusement le plan sur un bout de papier. Ses collègues sont autour de moi et me félicitent. L'autre jour en crayonnant le plan lors de mon petit déjeuner, le serveur avait également montré beaucoup d'intérêt et avait aussi rameuté ses collègues, en me demandant s'il s'agissait du Taj Mahal! Autre épisode marrant: le rickshaw que je prends est tellement délabré qu'il n'a même pas de klaxon, un instrument pourtant indispensable dans les cités indiennes. Je remarque que le conducteur, un vieux très digne, lève la main à chaque fois qu'il aurait dû klaxonner, bien que personne ne le voie. Par ce geste, il klaxonne virtuellement ! Il devait être protégé par quelque dieu bienveillant, car malgré des lunettes ultra épaisses et un parkinsonisme déclaré, il a réussi à tracer sa route sans encombre dans la circulation hyper-dense de cette mégalopole démente. J'ai vu en passant deux cahutes où il y a marqué en lettres fluo "Internet", mais il n'y a pas d'ordinateur, juste trois types qui s’ennuient. On n’arrête pas le progrès !! Vivement demain que je me tire dans la montagne. Délicieux dîner ce soir, bien que ce qui arrive dans mon assiette (ou plutôt dans ma feuille de bananier) soit rarement ce à quoi je m'attendais. Ca fait trois jours que je cherche désespérément à manger du riz, sans succès. Quant aux protéines, tous les restaurant ou presque sont végétariens, cela vaut peut-être mieux d'ailleurs. En fin de repas, j'ai sorti mon cahier avec mon plan, mais le serveur n'a pas réagi. Cela me contrarie. Je vais me coucher.
Les stations climatiques (« hill station ») ont été créées à la base par les colons dans les montagnes pour échapper aux chaleurs accablantes qui sévissent l’été. Je prends le bus ce matin pour me rendre dans l’une des plus célèbres, Kodaikanal. Je m’attendais à des chalets dans un paysage vallonné type Autrichien, et au final, après 6 heures de bus dans les lacets vertigineux, je me retrouve en fait devant ce que l’Inde peut engendrer de pire en matière de tourisme : des hôtels de béton construits anarchiquement sur les pentes de la montagne ; des centaines de boutiques de souvenir, toutes les mêmes ; des dizaines de compagnies de minibus proposant des excursions vers les mêmes points de vue, etc.. Les touristes ici sont essentiellement des Indiens fortunés. Là on touche un point sociologique intéressant : les parvenus sont les mêmes dans tous les pays. J’avais déjà remarqué ça en Afrique, ici c’est pareil. Tout est dans le paraître et l’attitude arrogante : T-shirts Calvin Klein, lunettes de soleil au mercure, etc.. rien n’est épargné à la vulgarité. Les Indiennes pauvres sont tellement jolies avec leur natte et leur sari rudimentaire ; les riches quant à elles s’habillent à l’Européenne, se coupent les cheveux et sont grosses. Les mecs, c’est pas mieux. Et comme dans tous les pays, les riches se réfugient dans des villas prétentieuses gardées par des barbelés et des vigiles. Je galère pour trouver une guesthouse, tout est plein. Finalement, je me fixe dans un hôtel un peu triste mais propre. Il y a là deux couples de Français et un couple de Néerlandais. Ce soir je ne regrette pas d’être venu avec un sac de couchage, car je grelotte et m’en sert de couverture d’appoint. En effet, si l’été il fait dans les 20°, l’hiver (c’est à dire maintenant) il fait bon la journée quand le soleil tape, mais ça descend à 5° la nuit ! ! Un truc qui m’a bien fait marrer ce soir était de voir ces Indiens avec des passe-montagne, des pulls et de vieux blousons de ski, ça me rappelle l’Afrique du Sud où tous les noirs, qui sont frileux, portaient des bonnets de ski dès que le soleil était couché !
Ce matin, je loue un VTT, cinq fois plus cher que dans les autres endroits où j'ai été. Aberration: il n'a pas de vitesses, alors que de toutes parts les routes montent à pic. Je pédale pendant deux heures sans aller très loin, asphyxié par le diesel des minibus, poussant souvent le vélo. J’en ai peut-être un peu trop fait: après le déjeuner je suis pris de crampes d'estomac et d'une tourista d'enfer. Je suis obligé de rester dans ma chambre maintenant, pris de violents spasmes de colique à intervalle régulier. Je veille à ne pas me déshydrater, et prends de l’immodium. Je me sens faible, un peu fièvreux.
Maintenant, je suis vraiment malade. L’immodium n’aide pas vraiment, et je me sens toujours faible. Je fais tout de même une promenade de santé vers une église anglicane sur un promontoire d'où la vue est superbe. Là sont en train de pique-niquer des gamins d'une école religieuse, en uniforme, encadrés par des bonnes sœurs Indiennes. A un moment donné, les 50 sont autour de moi à me demander mon nom, etc.. et à exiger que je les prenne en photo ! En chemin, je rencontre une vieille paysanne qui m’arrête et me montre mon tatoo en me parlant avec animation, sans que je puisse comprendre. Puis elle le touche et me bénit en souriant. Ce n’est pas la première fois en effet que je remarque que les Indiens sont fascinés par les tatouages. De retour, je fais un crochet par le Youth Hostel où atterrissent tous les travellers hippies (50Rp par nuit en dortoir de 12). Il y a là du raeggae, des freaks qui fument : anglais, français, israéliens, suisses, etc... tous sales, barbus, chevelus. Parmi eux j’en remarque trois qui font une épopée "Easy Rider" façon indienne. Ils ont des dégaines de hippies vraiment crado, et chevauchent des Enfield (les motos indiennes, issues de motos anglaises d’après guerre) trafiquées façon chopper Harley Davidson, avec des guirlandes de fleurs sur le guidon. La moto la mieux a un réservoir noir mat sur lequel est marqué en lettres cursives de sang: "Shiva Rider". Quand on sait que dans le panthéon hindou Shiva est le dieu de la guerre et de la destruction, mais aussi le dieu qui fume de la ganja ! En fait, comme je l'apprendrai plus tard, une telle concentration de hippies à Kodaikanal n'est pas un hasard : elle est due au fait que ce lieu est réputé pour ses champignons hallucinogènes, en faisant ainsi une étape obligée pour tout freak qui se respecte !!
Ce matin, encore malade mais décidé à quitter cette station touristique pour Indiens parvenus, j’ai pris le bus direct (façon de parler !) à 08h00 pour le Cap Comorin (Kanyakumari) à la pointe sud de l’Inde, là où l’océan indien et la mer d’Oman mêlent leurs eaux, comme dirait le poète. De là, je remonterai la côte vers le Kérala et ses plages. Le bus que je prends a l’air un peu mieux que les autres. en fait, erreur suprême, il va surtout plus vite que les autres, on doit frôler les 100km/h dans un bruit d'enfer et des vibrations telles qu’on croirait à chaque instant que le bus va exploser. Avec ce chauffeur, l'adage "we break for nobody" prend tout son sens : un malade du Klaxon, un psychopathe convulsif de l'accélérateur. Au risque de me répéter, on se croirait dans « Speed », sauf que là on est dans le bus. Vu sur la route aujourd'hui un bus sur le toit et un camion qui brûle .. Comme je redoutais un accès de chiasse pendant les dix heures qu’a duré ce parcours à la Mad Max, je n’ai mangé que quelques biscuits et bu quelques gorgées d’eau, mais en fin de compte cela s’est plutôt bien passé de ce côté là. Je descends à l’hôtel d'état qui me donne une chambre dévastée, mais avec vue sur la mer. La salle de bains sent l'égout. Je me douche en tongues et constate que mes dérèglements intestinaux n’ont pas arrangé mes problèmes d’acné ! Par contre, j'ai les boyaux tellement vides que j’admire dans la glace mes abdos d'athlète sur un ventre plat. Ce soir, c'est la fête, je reprends confiance et me fais un gueuleton au resto végétarien. En rentrant à hôtel en longeant le front de mer, je passe devant deux cars de pèlerins qui sont venus se recueillir dans le temple. Des dizaines de personnes dorment sur la plage ou discutent par terre autour du bus, à la lumière des lampes à pétrole. Ils ont l’air de venir de très loin.
Hier matin je vais à la gare routière direction Kovalam, une station balnéaire à 80 km au nord, qui a eu son heure de gloire il y a une vingtaine d’années. À la gare, je rencontre cette hongroise que j'avais vue 5 jours auparavant, et 2 japonais qui étaient aussi à Kodaikanal. Nouveauté cette fois-ci: on nous pèse les bagages sur une balance hors d'âge, et on doit payer un supplément (avec reçu en trois exemplaires comme il se doit, les indiens ayant hérité du régime colonial d’une bureaucratie excessive, un reçu pour chaque roupie payée). Petit intermède avec une étude sociologique menée dans le bus : une femme ne s’assiéra jamais à côté d’un homme, sauf s’il s’agit de son mari. En même temps, un homme ne cédera pas volontiers sa place à une femme, même vieille ou portant un enfant en bas âge. On arrive ainsi quelques fois à des situations absurdes, où le bus est à moitié vide avec un homme seul sur presque chaque banquette, et 10 femmes entassées sur seulement 2 banquettes ! Par exemple, hier le bus était plein et j’étais à côté de la hongroise Tünde sur une banquette de 3, une place étant vacante côté couloir. Une paysanne compressée dans l'allée centrale ne voulait pas s’asseoir à côté de moi et nous a fait comprendre par gestes qu’il fallait que nous intervertissions nos places afin qu’elle puisse s’asseoir sur la place vacante, à côté d’une autre femme (Tünde). Après 3-4 heures de voyage chaotique, finissant avec des bus locaux vraiment pourris (je pensais avoir trouvé un raccourci …), nous arrivons à Kovalam Beach, et c’est vraiment la récompense : 2 petites plages avec de petits bars / restos et derrière la plage une palmeraie dans laquelle se trouvent des cottages et des guesthouses. OK c’est pas vraiment l’Inde, mais au moins c’est mignon, propre, une vraie carte postale. Et tellement goedkoop ! Pour faire couleur locale, ne pas oublier quand même 1 ou 2 mendiants lépreux. La moyenne d’âge des touristes est plutôt élevée : 40-50 ans. Ceux-là sont dans les résidences de luxe juste derrière le front de mer. Je suis dans une guesthouse propre dans la palmeraie (ou bien est-ce une bananeraie ?). De ma chambre j’entends la mer et les oiseaux exotiques me réveillent chaque matin de leurs chants discrets (enfin quand ce ne sont pas les corbeaux qui se disputent le cadavre d’une pauvre grenouille !). Pour se déplacer de la plage vers les guesthouses, il y a tout un réseau de sentiers qui sillonnent la palmeraie immergée, on se perd sans arrêt (surtout quand on mon sens inné de l’orientation et qu’on oublie sa lampe de poche la nuit) !
Journée agréable, à se reposer sur la plage, se délectant de bananes et de noix de coco vendues par de vieilles femmes sur la plage. J’ai rencontré 2 belges et 1 suisse sur la plage. En discutant un peu, je me rends compte que les belges connaissent le bassiste d’un groupe de metal rock que Christophe connaît très bien aussi. Le suisse quant à lui est complètement nymphomane et à l’en croire il a baisé toutes les nanas de la plage. Il m’amuse 5 minutes, après ça devient un peu fatiguant, et je vais passer le reste de mon séjour ici à l’éviter. Comble de malchance, je vais retomber sur lui à Goa un mois plus tard ! ! Je rencontre aussi 2 coréennes que j’avais croisé quelques jours auparavant à Kodaikanal. Je me rappelais très bien l’image quasi surréaliste d’une de ces jeunes femmes aux yeux bridés marchant avec son parapluie noir en guise d’ombrelle au milieu d’une foule compacte d’indiens. Cette après-midi, plage et cartes postales. Je parle avec un américain qui me raconte qu’il a raté un avion des lignes intérieures l’autre jour parce que l’avion avait décollé sans lui avec 1 heure d’avance, le pilote redoutant de mauvaises conditions météo à venir ! Gageons que l’avion était presque vide.
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