Je suis bloqué dans une gare routière à la frontière du Tamil Nadu, en chemin pour aller visiter un superbe palais, à 50 km de Kovalam. Le bus était sensé aller plus loin mais d’après ce que je comprends il y a eu un meurtre quelque part et les bus refusent d’aller plus loin. Je suis parti depuis déjà 3 heures, j’en ai pour 2 heures pour revenir ... pour rien ! Welcome to India ! Je décide de ne pas trop me prendre la tête avec ça. La seule consolation pour le moment, ce sont les délicieuses bananes frites consommées à la gare routière avant de rebrousser chemin. Une particularité amusante me revient en mémoire : en Inde, les enveloppes et les timbres ne sont pas autocollants. Il y a à la poste des tas (au sens propre) de colle à la disposition des usagers. La première fois, bien sûr, on lèche l’enveloppe mais elle ne colle pas. Idem pour les timbres. C’est très déroutant. Une autre chose déroutante : pour marquer leur accord, les indiens vous regardent en secouant la tête de gauche à droite et de droite à gauche en dodelinant, ce que nous interprétons dans le doute comme un signe « non ». Cela donne lieu à des situations cocasses du style : Moi - « Is this bus going to Trivandrum ? » Lui – « yes » en secouant la tête comme pour dire non. Déconcertant ! Tünde qui a un rhume a été voir le médecin ayurvedique qui lui a pris 10FF de consultation et lui a prescris des petites pilules qui ressemblent (et ont le goût, j’ai goûté) de terre. Je suis curieux de voir ce que ça va donner. Ce soir, à la nuit tombée, un orage éclate sur la palmeraie. L’électricité saute et c’est la nuit noire sur Kovalam, sous les éclairs et des trombes d’eau. Ca finit par se calmer au bout d’une heure. J’ai rendez-vous avec un américain et un anglais pour dîner mais je n’ai pas envie de socialiser, aussi je vais dîner seul. En arrivant au resto, le garçon m’attache un bracelet de fleurs de jasmin autour du poignet. J’ai l’air d’un PD avec ça, mais bon, pour ne pas le vexer, je le garde. Dîner excellent de calamars frais frits avec du riz au piment.
Journée assez chargée et surprenante. Je pars en promenade avec Tünde et Hae Won. De la plage en longeant les rochers, on arrive après maints efforts et escalades à une autre plage, moins peuplée, puis en continuant encore un peu on aboutit à un gros village de pêcheurs. Des dizaines de longues barques de pêche en bois stationnent sur la plage, qui sert également à cet endroit de toilettes publiques. Si on continue encore, on arrive à l’endroit où se trouve la criée aux poissons. Visiblement, les touristes de Kovalam ne s’aventurent pas souvent jusqu’ici. Les regards de tous ces hommes qui s’affairent autour des lots de poissons sont parfois étonnés, parfois amicaux, parfois hostiles aussi. Vu les quantités de poisson échangées, tout cela doit alimenter les marchés de Trivandrum, une grande ville à 15km au nord. Il y a dans ce village une grande mosquée au bord de la mer et, dans les hauteurs, une imposante église catholique. On y accède en sinuant à travers les rues poussiéreuses, sous le regard interloqué des habitants. Quel contraste avec Kovalam Beach, à à peine 5km de là. Le village grouille d’activité, mais semble pauvre. Les rues sont très sales, avec des tas d’ordure partout dans lesquels jouent les enfants, et mangent les chiens des rues, les poules, les chèvres et les vaches. J’aimerais prendre des photos mais je n’ose pas. Dans une échope, j’essaie de chiquer du betel, une espèce de drogue que prennent les indiens entre les repas, composée d’une racine qu’on enroule dans une feuille et qu’on se cale dans la joue en la suçant, et en ajoutant de la chaux (!). La préparation du betel peut être très complexe et est devenue une sorte d’art en Inde. Pendant que le vendeur tente de me montrer par gestes comment on chique, un attroupement s’est formé, et chacun y va de son conseil, quelle feuille mâcher, quel épice ajouter, etc... Je ne comprends rien, et dès qu’ils ont le dos tourné je recrache tout car ça commence à me brûler la langue. En fin de compte, ma langue est tellement douloureuse que je ne pourrai pratiquement pas manger pendant 2 jours !
On se fait brancher par des éclopés et des lépreux, puis par le fou du village, un géant macromégalien en jellabah, qui nous accompagne à l’arrêt de bus sous les risées des habitants. Les bus qui partent sont encore plus vieux et pourris que ceux que je prends d’habitude, au point qu’ils n’ont même pas de klaxon électrique, mais une poire que doit actionner manuellement le chauffeur. Le bus ne va pas jusqu’à Kovalam, donc nous décidons de couper à travers les petites routes en direction de la plage. On remarque en chemin des hauts parleurs dans la rue qui crachent de la musique indienne. En suivant la musique et les rubans multicolores fixés le long des haies et sur les poteaux électriques, on arrive au bout de quelques minutes dans une clairière où est installée une scène faite de bois avec un toit de palme, et tout autour des groupes d’hommes, de femmes et d’enfants qui s’affairent. Renseignement pris, il s’agit d’un festival de musique indienne. Nous discutons quelques instants avec l’organisateur, qui nous détaille le programme des soirées à venir, et se vante de ses nombreux amis européens. En poursuivant notre route, nous arrivons à l’Ashok Beach Resort, un complexe hôtelier super luxe avec plage privée et vigiles, genre « Miami Vice ». Dans la soirée, alors que nous dînons à plusieurs dans un des petits restaurants qui bordent la plage, un orage terrible éclate. Tous les clients se réfugient sous la partie couverte du restaurant bien trop petite pour les accueillir tous, pendant que les éclairs déchirent le ciel et que l’eau ruisselle de toutes parts. Pour finir, tout le monde s’affaire à creuser des tranchées dans le sable, afin d’éviter que le restaurant ne soit inondé. Pour finir la soirée en beauté, je découvre dans ma chambre en allant me coucher une araignée noire et velue grande comme la main (l’orage les fait sortir, me dira-t-on le lendemain). Je réussis à l’enfermer dans un tiroir, puis je vais lâchement réveiller le garde le l’hôtel pour qu’il la tue. Il vient en maugréant, et, armé d’un balai, il se poste devant le tiroir que j’ouvre d’un coup. Misère, l’araignée n’est plus là ! Il me regarde d’un air mauvais et retourne se coucher : il pense que j’ai affabulé. Pour ma part, je suis rationnel, et je ne vois que 2 explications plausibles à cette disparition : 1)l’araignée est encore dans le meuble, mais a réussi à se cacher ; 2)il existe un trou dans l’espace-temps pile dans le tiroir du meuble. J’hésite longuement entre ces 2 hypothèses, puis me rallie finalement à la première. En examinant le meuble de plus près, je déduis que l’araignée a pu passer derrière le tiroir, et qu’elle doit se terrer là. Pas question pour moi de dormir à côté de cette chose velue ! Je retourne réveiller le garde qui cette fois-ci me hait pour de bon. Mais qu’importe, je l’oblige à reprendre son poste, le balai brandi, alors que j’enlève complètement le tiroir. Il s’ensuit une course poursuite après l’araignée qui, sentant sa fin proche, tente le tout pour le tout, mais nous finissons par l’écraser, son ventre éclate en libérant une substance orange gélatineuse ... hmm, lecker !
Le matin, bus pour Trivandrum, puis train pour Varkala, une autre station balnéaire à l’état embryonnaire, constituée d’une plage au bas d’une falaise avec une vingtaine de restos et de guesthouses en haut de la falaise, à l’ombre des cocotiers. C’est assez charmant sauf que si on y regarde de près, on voit des détritus un peu partout. J’ai vraiment du mal à accepter cet état de fait en Inde, une totale négligence et indifférence à l’égard de l’écologie en général, et de la récolte des ordures en particulier. Je voyage avec Tûnde, nos routes concordant pour le moment. Comme elle est très expansive, je m’en remet à elle pour les opérations de relation publique, c’est reposant pour moi ! Arrivés à Varkala, nous partons à la recherche d’une guesthouse et, en chemin, rencontrons un couple un peu allumé qui nous propose un hébergement vraiment bon marché. Nous les suivons jusqu’à une maison récente à 500m environ de la plage, dans laquelle il reste effectivement 2 chambres propres et pas chères, que nous prenons. La femme est moitié indienne moitié française, la cinquantaine, et l’homme est espagnol, la trentaine. Ils sont tous deux assez mystiques. Le femme a été dans de multiples ashrams au cours des 20 dernières années. Elle a été à Auroville, a connu des gourous devenus par la suite célèbres comme Saï Baba et Ama. Lui est prof de yoga et a aussi été dans des ashrams, mais maintenant il cherche sa vérité tout seul. Ils ont loué la maison pour 6 mois, et passent leur temps à discuter, faire du yoga et méditer. Il y a au 1er étage de la maison une petite terrasse avec une table sommaire et des coussins pour s’asseoir, et on peut être à peu près sûr de les trouver là en train de discuter des heures entières. Je regretterai par la suite de ne pas être resté plus longtemps, ils étaient très gentils, authentiques et sincères, et je sens que j’aurais pu retirer beaucoup de leur compagnie. En chemin pour le dîner, nous rencontrons un anglais, Tim, que Tûnde a connu à Madurai. Nous dînons ensemble de quelques poissons frits avec du riz. Fait assez remarquable, il n’y a pas de moustiques cette nuit, seul le temple proche de la maison crache sa musique dès 5h du mat, mais pas trop fort pour une fois.
Journée de repos à Varkala. Cette station balnéaire se révèle être à l’image de l’Inde : dès qu’on y regarde d’un peu plus près, c’est pas toujours joli. La plage n’est pas terrible, mais il y a peu de monde et on a la paix. En fin d’après-midi, superbe coucher de soleil. Tout le monde se regroupe autour de gros rochers surplombant la falaise pour assister à ce spectacle. Après que le soleil se soit couché, le groupe s’agrandit, fait cercle autour des musiciens, et tout le monde chante des chansons du genre « ganga ganga om » et des vieux tubes de Bob Dylan ou Joan Baez, en fumant des pétards et buvant du thé. Les réminiscences hippies sont flagrantes. Ces gens vivent ici en communauté pour de nombreux mois près de la nature, en marge de la société, dans des huttes à 10FF par jour. Certains ont la cinquantaine, des travellers des 70’s échoués en bout de course en Inde, mais la plupart ont mon âge, dont certains avec des enfants. J’irais par la suite dans d’autres de ces endroits, tels que Hampi, Gokarna, Pushkar, etc... Au bout de quelques années, par le bouche à oreille un endroit attire de plus en plus de travellers, et les hippies, gênés, se déplacent ailleurs, comme ce fut le cas à Goa où les hippies ont fui de Anjuna beach vers Palolem, Arambol et Gokarna. J’ai toujours été fasciné par les années 70 et les mouvements peace & love, convaincu que j’étais né trop tard pour y prendre part, mais je réalise aujourd’hui que ce mouvement continue, et que si je le souhaite, je peux être un des leurs (je réalise par la même occasion que la réponse est : NON). Un énorme orage éclate encore cette nuit, je vais sur la terrasse l’admirer. Incidemment, je réalise à quel point vivre dans un pays ayant une température modérée et constante simplifie les choses : les maisons n’ont pas besoin de vitres aux fenêtres, pas de chauffage, pas d’eau chaude, etc... d’une manière générale, les salles de bain en Inde n’ont pas de bac de douche, juste un robinet, un seau, et le sol incliné vers une évacuation. Même si le sol est mouillé après la douche, il sèche en 1 heure !
Départ ce matin à 07h00 pour aller à Kollam, point de départ des fameuses croisières des « backwaters », qui vont jusqu’à Allapuzha. Les backwaters sont des lacs, lagunes et canaux qui s’étendent le long de la côte du Kerala et délimitent des langues de terre, toutes habitées, les gens se déplaçant dans de longues barques. La croisière se fait à bord d’une sorte de bateau mouche à l’indienne. A bord, que des touristes (des vrais, cette fois-ci, pas des travellers). Rien à dire sur la croisière. Ce qui est annoncé dans tous les guides comme une des merveilles de l’Inde du sud s’avère être en fait décevant. La croisière est très reposante, voire ennuyeuse, et le soleil tape dur, donc en fin de compte avec le bercement du bateau on a tôt fait de tous tomber dans une sorte de torpeur que la monotonie du paysage renforce. Le guide nous apprend que demain il y a une grève totale au Kerala, en protestation contre l’augmentation du coût de la vie. Je décide donc, comme la plupart des autres, de monter sur Cochin le soir-même, de façon à être dans un endroit agréable demain, puisque je serai bloqué (pas de transports publics, de restos, rien !). Un bus bondé me dépose à Cochin vers 21h. Je prends alors un autre bus pour Fort-Cochin, la presqu’île historique de Cochin. Toutes les guesthouses sont pleines (« tomorrow strike, nobody checkout », et j’atterris dans la plus pourrie, très sale et très moche, mais bon, je n’ai pas vraiment le choix.
Nuit pourrie, comme d’hab’ dans ce genre d’hôtels : chaleur, moustiques, réveil à 5h du mat par les grésillements d’un haut parleur de temple qui crache ses incantations dans le registre sub-aigu. Il y a toujours un choix cornélien à faire avant de dormir lorsqu’on a pas de moustiquaire dans la chambre : soit on ferme les fenêtres et on espère échapper aux moustiques, mais on suffoque, soit on laisse la fenêtre ouverte, mais alors on doit mettre le ventilateur (qui fait un bruit atroce, genre « croui croui ») pour faire de l’air, ce qui empêche les moustiques de piquer. Soit encore, on fait brûler un « coil », ces spirales anti-moustiques qui enfument la pièce, empestent et à mon avis sont 100% chimiques donc mauvaises pour la santé. En général, je ferme toutes les fenêtres, mais il y a toujours 1 ou 2 moustiques qui arrivent à se faufiler, et la punition est double, car j’étouffe et je suis quand-même gêné par les attaques en rase-motte. La seule solution, c’est d’avoir une moustiquaire personnelle, qu’on emporte dans son sac à dos. J’en achète une la prochaine fois, c’est promis. Fort-Cochin s’avère être une petite ville post-coloniale aux accents européens. De superbes maisons anciennes dans les styles portugais ou hollandais, les deux influences majeures depuis le XVIIe siècle, se trouvent de part et d’autre de larges avenues bordées de palmiers. Les rues sont relativement propres, et comme la ville est la banlieue résidentielle de Cochin, c’est très calme. J’essaie ce matin de trouver un autre hôtel pour cette nuit, mais sans succès. Une française rencontrée il y a 15 jours m’avait conseillé un hôtel de luxe, le « Malabar Residency House », je m’y rends donc. Il s’agit d’une superbe demeure coloniale, pleine de serviteurs zélés et affables. Malheureusement, ils sont complets pour la saison entière. Il y a là des américains pétés de fric, mais aussi des européens et je prends un café à côté d’un couple de français habillés Kenzo qui discutent pendant 1/4 d’heure de ce qu’ils vont faire de leurs millions. Le directeur de l’hôtel m’aborde gentiment, croyant que je suis un nouveau client (avec mon pantalon de brousse et mon tee-shirt plein de poussière !) et, lorsque je lui dit que son hôtel m’a été recommandé par le directeur de l’alliance française de Madras (archi-faux), il rougit d’orgueil. Je déplore devant lui qu’il n’y ait pas de chambre libre. Quand il apprends où je loge actuellement, il tient à m’inviter à déjeuner et me dit de revenir aussi souvent que je veux. Je le remercie chaleureusement. Aujourd’hui, en raison de la grève générale, il n’y a rien d’autre à faire que de se promener un peu. En fin d’après-midi, les indiens vont sur le front de mer se promener en famille ou s’adonner à leur sport favori, le cricket. Je reste assis là à les regarder jusqu’au coucher du soleil. Le soir en rentrant à la guesthouse après dîner, je rencontre un couple de français que j’avais déjà vus quelques jours auparavant. Ils sont tous deux sculpteurs de pierre et encadrent en France des chantiers de réfection de bâtiments historiques. Ils ont passé trois mois à Mamallipuram, une petite ville près de Madras qui abrite un temple très célèbre au bord de l’eau, et de nombreux ateliers de tailleurs de pierre. Ils travaillaient là pour apprendre la technique de la taille du granit. Ils ont donc pu vivre au sein de cette communauté d’indiens. Ils me disent que les techniques indiennes de taille sont vraiment surprenantes, et qu’ils ont beaucoup appris. Pour eux, qui sont d’authentiques artisans, la vie est dure en France. Nous sommes d’accord en fin de compte qu’il n’y a pas aujourd’hui de solution politique à la crise sociale en France et qu’on va vers le chaos.
Copyright ©1999-2006 by de Cuzey. All rights reserved. * Contact *