Encore réveillé à 5h par le temple. Heureusement, je change d’hôtel ce matin et m’installe dans une pension de famille sympa, l’ « adam old inn », dans le quartier portugais. Je prends le bus dans la matinée pour me rendre dans la ville de Cochin, Ernakulam. Il s’agit là d’une ville animée, moderne et active, gros contraste avec Fort-Cochin. Je mange un délicieux thali, le déjeuner classique d’Inde du sud. Les thali sont vendus dans les cantines des rues et dans les restaurants, au déjeuner seulement. Sur une feuille de bananier, le cuisto place une platrée de riz, arrosé de ragoût de légumes, et tout autour de petits tas de sauces épicées : au piment, au poivre, au gingembre, au concombre, à la noix de coco, etc... De la main droite, on pétrit des boules de riz mélangé au ragoût et aux sauces de son choix, qu’on porte à la bouche. Chaque vendeur de thali a ses propres spécialités de sauces, aussi ce n’est jamais pareil d’un resto à l’autre, on a parfois des surprises. L’après-midi je me balade dans Ernakulam et vais faire un tour dans l’île de Bolgatty où se trouve un ancien palais hollandais converti en hôtel. Le soir, dîner avec un couple de suisses qui parcourent le monde en bicyclette tandem. Partis de Genève, ils ont fait l’Italie, la Grèce, l’Israël, la Jordanie et de là ils ont pris un cargo pour Bombay. Ils traversent actuellement l’Inde du sud en direction de Madras pour prendre un nouveau bateau pour la Malaisie, puis la Thaïlande, l’Australie, les USA, etc... Quel courage, ils ont déjà roulé plus de 5000km ! Ils me racontent leurs aventures, parfois cocasses, parfois dangereuses aussi. Parler donne soif et nous voulons boire de la bière. La vente d’alcool étant interdite dans la plupart des endroits en Inde, et en particulier à Fort-Cochin, nous commandons avec un clin d'oeil un « special tea », qu’ils nous servent effectivement dans une théière, et qu’on doit boire dans une tasse, sans faire trop de bulles ! Ce stratagème vise à ne pas éveiller la curiosité des policiers, qui font parfois des descentes dans les restaurants.
Visite du palais hollandais de Fort-Cochin. Il s’agit en fait d’un palais érigé par les portugais et offert au maharadja de Cochin au XVIIe siècle, puis retapé par les hollandais lorsqu’ils dominèrent à leur tour la région. Sur les murs intérieurs sont peintes des scènes tirées des textes classiques Hindouistes où figurent Shiva, Vishnu et leurs avatars. Surprise, ces peintures sont d’une finesse étonnante et bien conservées. Autour du palais se trouve le quartier juif et la synagogue, zone dénommée officiellement « Jewish Town » (sic). Il est toujours étonnant de voir en Inde et spécialement dans le Kerala autant de diversité religieuse et de tolérance. Dans le même secteur cohabitent des catholiques, des musulmans et des hindouistes, et même parfois donc de juifs, des jaïnistes et/ou des bouddhistes. La communauté juive de Cochin qui remonte au XIe siècle ne compte plus désormais que quelques dizaines de membres, les autres ayant émigrés en Israël. Le soir, j’assiste à un spectacle de danse traditionnelle du Kerala, le kathakali. Cette danse est plutôt un mime ayant un vocabulaire et des règles strictes, racontant des épopées tirées des contes classiques hindous. Les acteurs sont accompagnés par des percussions et un chanteur. Je suis frappé de constater à quel point les chants sacrés et traditionnels hindous ressemblent aux mélopées arabes. Le spectacle était bien mais aussi un peu chiant car on ne comprenait rien à l’histoire, le vocabulaire des mimes étant complexe et cryptique.
Départ vers Kumily, une station de semi-altitude au bord d’une réserve naturelle . Le voyage en bus est très agréable, la route serpente entre des collines entièrement couvertes de plantations de thé formant un tapis d’un vert intense et lumineux, les buissons créant un découpage comme les morceaux d’un puzzle. A l’arrivée, dans le chaos habituel des rickshaws,, jeeps, rabatteurs d’hôtels, etc... je trace mon chemin comme d’hab, ignorant les « hello ! » lancés de toutes parts. En chemin, un type m’accoste, genre baroudeur la cinquantaine, et me dit qu’il est dans une guesthouse sympa et que si ça m’intéresse il y a encore une chambre de libre. Je le suis et, en effet, dans l’arrière cour d’un hôtel pourri à 40Rp/nuit se trouvent 4 petits cottages dans un jardin. La chambre est propre et pas chère, je la prends donc. Ce type est un anglais de 52 ans qui habite dans un des états himalayens de l’Inde. Il s’occupe d’écologie et est ici en vacances (il a un copain qui bosse à la réserve de tigres) avec son chien, un golden retriever de 6 mois. Dommage que je ne l’ai pas pris en photo, c’est un sacré personnage : maigre comme un clou mais en même temps athlétique, habillé d’un vieux jean et d’une veste de l’armée, le visage marqué et buriné avec des yeux bleus translucides, un regard franc et intelligent qui vous perce. Il sourit beaucoup, montrant des dents régulières mais très abîmées. Gosh, ce type a du en voir ! Dans cette guesthouse se trouve aussi un couple de belges, Lynn & Iris. Ils ont environ 25 ans, et sont ce qu’on peut appeler des « voyageurs endurcis ». Ils font l’Inde pour la seconde fois, et ont déjà fait un tour du monde d’un an. Pour eux, voyager est un art de vivre. Ils travaillent en Belgique juste pour mettre assez d’argent de côté et voyager dans tous ces pays où la vie est si bon marché. Plus ça va et plus je réalise qu’il y a vraiment un mouvement underground de travellers occidentaux qui trouvent leur équilibre dans le voyage. Ils ont une soif d’espace et de découverte. Je me rends également compte que c’est financièrement possible, si on est prêt à vivre avec un budget de 30FF/jour tout compris. Le soir, alors qu’on bouffe au resto avec les belges, on se fait brancher par 2 types, un français et un anglais, en apparence normaux et sympas, qui nous disent qu’ils ont de quoi fumer et nous proposent de venir chez eux rouler des pétards. Malgré toutes les sollicitations, je n’ai pas encore fumé depuis que je suis en Inde, et l’idée me plaît. Nous voilà partis dans les ruelles de Kumili, en direction de la maison qu’ils occupent. En fait, il s’agit principalement d’une pièce faisant office de fumoir. Au bout de 5 minutes, il devient clair que ces deux acolytes ne sont pas des fumeurs épisodiques comme tout un chacun, mais des furieux du pétard. Ils appartiennent à une deuxième population de travellers en Inde : ceux qui viennent pour la défonce. Il est vrai qu’en Inde on trouve de tout, de bonne qualité et pour pas cher, c’est donc le paradis des mystiques d’opérette, qui justifient leur recherche incessante de la défonce par une adhésion factice à l’hindouisme à travers Shiva, le dieu qui fume de la ganja. Je comprends mieux maintenant la popularité de Shiva chez les freaks. Mais revenons à nos deux lascars qui en une heure ont déjà fumé 2 joints à l’huile de ganja et 2 shiloms sur fond de reggae. En stock : opium, magic mushrooms, speed, ketamine, etc... Les belges et moi, après 3 taffes, on est déjà abrutis, c’est dire ... pas assez partis toutefois pour ne pas remarquer les comportements fondamentalement différents de l’anglais et du français. Ce qui les unit est seulement cette poursuite frénétique de la défonce. Le français veut à tout prix être cool. Il a des dreadlocks et place des mots anglais dans ses phrases, comme « shiva power » (comprendre : pouvoir de la drogue), « buzz », « high », « natural product », en ponctuant chaque phrase par « cool ». il essaie de nous montrer qu’il prend de tout, et plus que les autres. Il est excessif et un peu pathétique. Il aime dire qu’il communique avec Shiva en fumant et fait un geste rituel à chaque fois qu’il tire sur son shilom. L’anglais, lui, a un intérêt quasi-scientifique pour la drogue : il prépare méticuleusement ses joints, nettoie pendant de longues minutes son shilom après usage, connaît la composition chimique de chaque drogue, et ne fait pas de fioritures quand il consomme. Je remarque, à en juger par la précision de leurs gestes alors qu'ils préparent du thé, qu’après avoir fumé autant, ni l’un ni l’autre n’est vraiment stone. Alors, à quoi bon ? Après quelques instants, nous prenons congé et les belges et moi nous entreprenons difficilement le voyage psychédélique et incertain qui nous ramènera à notre guesthouse à la lueur d’un croissant de lune, escortés par les chiens des rues. Le lendemain matin, alors que je vais prendre mon petit déjeuner, je rencontre 3 nanas qui avaient pris le même bus que moi la veille. Les 2 plus jeunes sont des israéliennes d’une vingtaine d’années, Lilach et Advah. La troisième, Gail, est une américaine proche de la quarantaine, peintre et sculpteur. Les israéliennes sont surprenantes, car elles sont sœurs jumelles. Pour les reconnaître, cependant, c’est facile : l’une a les cheveux courts, l’autres les cheveux longs. Elles m’expliquent qu’elles voyagent beaucoup depuis 2 ans. Elles sont très proches et ont coutume de tout faire ensemble. C’est pour gagner un peu d’autonomie qu’elles ont décidé d’un commun accord de se séparer il y a 2 mois, et de voyager seules (c’est également dans cet esprit que l’une d’elle a coupé ses cheveux, afin qu’on ne les confonde plus). C’est là où leur histoire devient drôle : alors qu’elles allaient chacune de leur côté, certaines personnes qu’elles rencontraient étaient troublées en les voyant, et leur disait après un moment que leur visage leur était familier. En fait, c’est l’autre soeur qu’ils avaient déjà rencontré. Ainsi, chaque soeur a eu des nouvelles de sa jumelle par personne interposée, et finalement, elles ont fini par se trouver nez à nez au même endroit, à Varkala ! Chacune essaie alors de montrer fièrement à l’autre toutes les expériences extraordinaires qu’elle a vécu seule, mais elles doivent vite convenir qu’en fait elles ont vécu pratiquement les mêmes choses, leurs parcours étant globalement similaires ! Devant cette évidence jumellaire, elles ont repris leur voyage ensemble. Au moment où je les rencontre elles vont de nouveau se séparer dans 2 jours, après avoir fêté leur anniversaire. L’après-midi, je vais dans la réserve animale de Lake Peryar faire un tour en bateau sur le lac artificiel. Rien à signaler. C’est plein d’indiens nouveau riche en famille, sur-équipés de caméras vidéo et appareils photos. Habillés à l’occidentale, of course, avec jeans, T-shirts de marque bien apparente (KC, Lacoste), et les Ray Ban genre « Starsky & Hutch ». Bref, totalement ringards. Dès qu’on voit de loin le moindre animal, ils se mettent à hurler et se prennent en photo avec la bestiole en arrière-plan. Par moments, c’est pratiquement l’émeute ! Dîner le soir avec un français et une allemande. Le français me recommande les « bang lassi » (lassi avec de l’herbe) quand j’irai à Hampi, il paraît qu’on fait de bonne siestes après...
Aujourd’hui, on loue une jeep et un guide avec Lynn & Iris pour visiter les plantations de thé et d’épices. La région est en effet grosse productrice de cardamone, cacao, cinamon (canelle), poivre noir, et surtout de thé. En passant devant un temple dédié à Shiva, on remarque une certaine effervescence. On nous explique que ce soir et toute la nuit auront lieu des célébrations religieuses en l’honneur de Shiva, et les brahmanes sont occupés à les préparer. Visite de l’usine de thé où de pauvres types travaillent dans une atmosphère saturée de poussière de thé. Le traitement est complexe, combinant séchages, tris, et cuissons. En fin de chaîne, différentes qualités de thé sont produites, en fonction de la finesse de la poudre obtenue. Le plus fin, le meilleur. Le soir, on assiste à la procession religieuse qui part du temple en face de l’hôtel et se dirige vers le temple de Shiva dans la montagne. Des femmes habillées de saris rouges & blancs tenant à la main une petite lampe à huile forment une haie mouvante sur le passage des prêtres, danseurs et idoles soutenus par le rythme entêtant des percussions. Ils sont suivis par la foule qui les accompagnera tout le trajet jusqu’au temple. Dans la nuit, je suis réveillé par des bruits suspects dans le jardin. Quelqu’un (combien sont-ils ?) est tout près de la porte de ma chambre en train de farfouiller. J’entends des sons comme si ils cherchaient des outils dans un sac (pour ouvrir ma porte ?). Je commence à avoir un peu peur et m’avance à pas de loup vers la fenêtre pour voir combien ils sont, et ce qu’ils fabriquent. Je ne vois rien, juste une ombre accroupie juste devant ma porte avec un outil à la main. A ce moment, j’envisage le pire, et commence à réfléchir à toute vitesse à la façon dont je vais me défendre. Je saisis le balai, allume la lumière et en même temps sors dehors en parlant fort (pour réveiller les autres) : « what’s going on here ? ». Quelle n’est pas ma surprise de voir l’allemand qui occupe normalement un des cottages ! En fait, à 2h du mat, il s’est réveillé avec des démangeaisons insupportables : bedbugs (punaises de lit, redoutables). Comme il ne peux rester dans sa chambre contaminée et qu’il a une tente, il a décidé de la planter dehors et de dormir dedans, d’où les bruits de piquet ! Ouf, j’ai eu chaud !!
Départ vers Mysore, la cité royale, dans le Karnataka. De Kumili, je suis obligé de revenir en arrière à Cochin (6 heures de bus). De là, j’espère prendre un bus de nuit d’une compagnie privée pour Mysore. Misère ! Les bus ne vont pas dans cette ville, ils vont seulement à Bangalore, la silicon valley indienne, à 200km de Mysore. Seul le bus public s’y rend, mais il circule de jour et met 12 heures. Je décide donc de prendre le bus de nuit pour Bangalore, où j’arrive à 9h du mat, après 14 heures de trajet. De là, 3 heures d’un autre bus me permettent d’arriver épuisé, sale et en sueur à Mysore, après 26 heures de trajet quasi non-stop ! Après une petite sieste, je fais une première promenade dans cette ville assez grande, mais aérée et donc non oppressante. Je me fais brancher de nombreuses fois par de jeunes indiens qui, partant sur une conversation d’usage, en viennent à me proposer de l’herbe. Notamment, un type assez sympa me demande si je connais l’ « Amsterdam café », et me propose d’y boire un verre. Je me dis qu’avec un nom comme ça, ça doit être un café sympa avec des routards. En fait, c’est un piège, il s’agit d’un café sordide rempli d’indiens qui viennent se camer ici et dealer avec les gogos comme moi qu’ils ont rabattu ici. Quand je m’en rends compte, je suis furieux de m’être fait avoir et les envoie chier. Par la suite, je discuterai avec de nombreux travellers qui se sont fait brancher de la même façon (je connais quelques-uns de mes lecteurs qui n’apprécieront pas ce cliché suranné de leur capitale et l’usage qui en est fait à l’autre bout du monde). Au bout de quelques jours, lorsque nous nous promenons dans la ville, le grand jeu entre d’autre routards et moi est de deviner dans la foule l’indien qui va nous accoster avec la phrase magique « do you know Amsterdam café ? ». Ca nous arrivera plusieurs fois par jour, et nous fera toujours beaucoup rire.
ce matin, visite du palais de Mysore, totalement kitch mais sans grand intérêt. L’après-midi, je mets 2 heures à trouver un cyber-café (en fait, un local avec 2 PC et 1 modem poussif) pour relever mon mail. Le soir, je rencontre d’autres routards au restaurant de plein air. Tous me conseillent d’aller à Hampi et Gokarna, qui semblent être les spots des prochaines années. Pour le moment, juste quelques huttes, la nature et that’s it.
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